Épisode #4 Le Podcast Achats d’Okaveo, avec Jean-Michel Durand (Région Sud).
En 2016, digitaliser ses achats dans une collectivité relevait encore du pari, et la fonction achats se résumait bien souvent à de la sécurisation juridique. Dix ans plus tard, où en est-on ? La digitalisation des processus achats a-t-elle tenu ses promesses, et comment la fonction est-elle devenue stratégique ?
Dans ce quatrième épisode du podcast Achats d’Okaveo, animé par Anthony Damour, Jean-Michel Durand, directeur adjoint des achats de la Région Sud, partage dix ans de recul sur la transformation de sa fonction. Voici l’essentiel de son retour d’expérience.
Région Sud : un pionnier de la digitalisation dans le secteur public
Le parcours de Jean-Michel Durand est, de son propre aveu, atypique, comme celui de beaucoup de responsables achats. Ingénieur en systèmes d’information de formation, toujours passé par l’administration, il arrive sur les fonctions achats de la Région en 2016. Une bougie de dix ans cette année, et le recul suffisant pour mesurer le chemin parcouru.
Dès le départ, il se pose en fervent défenseur de la digitalisation des achats, qu’il voit avant tout comme un moyen de créer une synergie entre les différents métiers de la fonction. À l’époque, ils n’étaient qu’une poignée dans le secteur public à se lancer. Un vrai pari de pionnier.
Le module besoin, socle de la sécurisation juridique
La première intuition de Jean-Michel Durand est d’outiller le travail de la direction de la commande publique. Les solutions commencent alors à émerger, mais le premier contact ne se conclut pas : il manque un élément qu’il juge fondateur, un module robuste de recensement des besoins et de computation des seuils. C’est la base de la sécurisation juridique, puisque ce calcul détermine le seuil de procédure à utiliser.
Environ un an et demi plus tard, la solution revient avec un module besoin jugé solide. Une brique décisive, comparée à une chaîne d’amplification : si le début du processus achats est mal engagé, le bruit se propage et s’amplifie jusqu’au bout. Bien conçu dès l’origine, ce module a permis à la Région de s’engager pleinement dans la digitalisation de son processus achats et, surtout, dans son suivi.
Sécuriser pour convaincre, la priorité en collectivité
En collectivité, la sécurisation juridique n’est pas une option. Ce sont les élus qui attribuent les marchés, avec des risques pénaux à la clé, liés au conflit d’intérêts ou au favoritisme. La priorité initiale était donc de rassurer.
Le module a joué ce rôle en gagnant la confiance des juristes : aucune possibilité de détourner une procédure, et un cadre maîtrisé de bout en bout. Plus encore, il a posé une base de données commune entre acheteurs et juristes. Ce socle partagé s’est révélé l’un des premiers leviers de convergence entre ces deux compétences, dans un environnement où la commande publique évolue en permanence.
Dix ans d'évolution de l'organisation
Le changement organisationnel est spectaculaire. En 2016, Jean-Michel Durand trouve trois acheteurs un peu perdus. Aujourd’hui, selon lui, le service compte seize à dix-sept personnes, réparties en deux unités et organisées par segment.
Le chemin n’a rien eu d’évident. À leur arrivée, les compétences achats ont été accueillies avec méfiance par les directions métiers, routes, collecte des déchets et autres, qui pratiquaient l’achat depuis longtemps et avaient leurs habitudes. Il a fallu mettre le pied dans la porte et démontrer une vraie valeur ajoutée. La Région a d’abord lancé un service d’achat assisté, faisant découvrir aux directions le sourcing, le benchmark ou les RFI, avant d’évoluer vers un service projet et de l’achat délégué. Le succès a été tel que le métier d’acheteur s’est imposé, jusqu’à la centralisation actuelle des achats récurrents, avec une seconde phase qui démarre sur les prestations intellectuelles.
Juriste ou acheteur ? La convergence vers l'acheteur public
La question revient à chaque recrutement. Des acheteurs venus du privé maîtrisent le métier mais pas toujours les marchés publics, et doivent être formés à la commande publique. À l’inverse, l’expertise juridique reste indispensable. Pour Jean-Michel Durand, la montée en puissance de la fonction fait converger ces deux compétences vers ce qui pourrait s’appeler un métier d’acheteur public, sans jamais sacrifier l’expertise de l’un ou de l’autre.
Les outils, et notamment le partage de données communes, nourrissent cette collaboration. L’enjeu est de faire grandir les deux métiers ensemble, en reconnaissant les spécificités de chacun et en mettant fin à la guéguerre entre acheteurs et juristes. Son image reste parlante : la sécurisation juridique, c’est la route, et l’achat, c’est la façon de conduire. Sans route, tout devient chaotique. Cette double exigence pèse aussi sur la capacité des collectivités à attirer et fidéliser les bons profils.
De la sécurisation juridique à une véritable politique achats
Le basculement se lit dans les chiffres. Il cite un audit mené en 2014 : 75 % des agents interrogés sur la politique achats de la Région répondaient alors la sécurisation juridique. Or ce n’est pas une stratégie achats.
Depuis fin 2024, les élus se sont impliqués, jusqu’au président. La Région dispose désormais d’une délibération fixant plusieurs axes d’engagement pour la performance achats. Certains répondent à l’obligation du SPASER et des achats responsables, d’autres vont plus loin, sur la probité, la relation fournisseurs ou la recherche d’innovation. Un saut considérable en une décennie.
L'implication croissante des élus et des directions générales
Cette dynamique dépasse la seule Région Sud. Longtemps, digitaliser les achats relevait d’un choix métier soutenu par la DSI ou la DAF, sans écho au sommet. Aujourd’hui, les élus s’impliquent. En cause, la multiplication des obligations, du SPASER aux nouvelles exigences qui entrent en vigueur, et une évolution du législateur : hier tourné vers la protection de l’élu et les garde-fous contre le favoritisme, il valorise désormais le bon emploi de l’argent public au service du développement économique et social.
Le changement est net en commission d’appel d’offres. Là où l’on vérifiait surtout que la consultation était juridiquement cadrée, les élus interrogent maintenant la part de recyclé, les prix obtenus ou la qualité du sourcing. Ils viennent naturellement sur la performance achat. La loi Climat et résilience accentue encore le mouvement : depuis le 21 août 2026, tout marché public doit intégrer un critère environnemental, ainsi qu’un volet social au-delà des seuils européens.
Les crises et le juste besoin, puissants accélérateurs
Les crises ont elles aussi fait grandir la fonction. Pendant le Covid, les collectivités se sont tournées vers leurs services achats pour sécuriser masques, gel ou blouses. Les fortes restrictions budgétaires ont joué le même rôle. Jean-Michel Durand est d’ailleurs venu à l’achat par cette porte : face à un budget d’entretien des routes réduit chaque année, il a compris que l’on n’achetait peut-être pas assez bien.
L’exemple des ordinateurs pour les lycées est éclairant. Avec la flambée du prix de la RAM, les offres ont dépassé l’estimation, conduisant la Région à réinterroger le taux d’équipement de chaque établissement. L’acheteur n’intervient plus comme un simple rabot sur les prix, mais comme un regard neuf sur la façon d’acheter et sur le juste besoin, quitte à réduire le nombre de postes là où des tablettes sont distribuées. Une posture qui prend tout son sens sur les marchés récurrents, qu’il faut requestionner en permanence.
Données, IA et montée en compétences : les prochains chantiers
Pour les années à venir, Jean-Michel Durand mise d’abord sur la consolidation de la digitalisation, véritable support de la fonction. Sans outil pour capter, tracer et analyser la donnée, difficile de démontrer l’efficacité des achats et de communiquer sur un savoir-faire. Or l’achat, rappelle-t-il, c’est beaucoup de communication.
Vient ensuite l’IA. La Région migre ses documents d’espaces Windows classiques, non exploitables, vers une GED SharePoint adressable par l’IA. L’objectif : analyser rapidement combien de dossiers de consultation comportent des critères environnementaux, leur poids moyen, les délais de mise au point, voire les offres reçues. Le tout en délimitant clairement le cadre d’utilisation de ces outils. Anthony Damour rappelle un contraste parlant : quand la quasi-totalité des équipes commerciales dispose d’un CRM, à peine une organisation achats sur cinq est aujourd’hui équipée d’un outil dédié. La marge de progression reste immense, comme le montre le coût de l’inaction pour celles qui restent sur tableur.
Dernier chantier, la montée en compétences. La centralisation facilite la formation de quinze acheteurs plutôt que d’intervenants dispersés. Au programme : une meilleure maîtrise de procédures parfois plus adaptées, du système d’acquisition dynamique aux procédures négociées quand la réglementation le permet, et la normalisation du processus de production, qu’il présente comme désormais couvert par une double certification ISO 9001 et ISO 37001 sur la probité.
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Pour aller plus loin
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