Épisode #5 Le Podcast Achats d’Okaveo, avec Magalie Bouexel (Université Grenoble Alpes).
On parle beaucoup d’achat public, mais rarement d’un secteur pourtant foisonnant : l’enseignement supérieur. Entre matériel scientifique hors normes, partenariats de recherche et quête de reconnaissance du métier, l’achat public y prend une dimension singulière.
Dans ce cinquième épisode du podcast Achats d’Okaveo, animé par Anthony Damour, Magalie Bouexel, directrice des achats de l’Université Grenoble Alpes et présidente de l’ADASUP, fait découvrir toute la diversité de l’achat public universitaire. Voici l’essentiel de l’échange.
De la RATP à l'université, un parcours façonné par le terrain
Juriste de formation, Magalie Bouexel a construit toute sa carrière dans la sphère publique et les marchés publics. Elle débute au service juridique de la RATP, sur des marchés de tramways et de métro, côté exécution et fabrication. Une expérience fondatrice : sur les chantiers de travaux publics, on comprend concrètement pourquoi l’on fait du droit public et de la commande publique, en voyant l’exécution se dérouler sous ses yeux.
Elle découvre ensuite l’autre versant du métier en participant, aux côtés des techniciens, à la rédaction des offres lorsque la RATP répond à des appels d’offres hors Île-de-France. Endosser la casquette de l’opérateur économique, celui qui doit séduire le donneur d’ordre, change la perspective. Après un passage au département de l’Isère, où elle dirige les affaires juridiques et les marchés et crée un service achats, elle rejoint l’Université Grenoble Alpes en 2022. De cette trajectoire naît une conviction partagée avec Anthony Damour : une immersion de terrain gagnerait à figurer dans le parcours d’intégration des nouveaux acheteurs, pour voir comment les contrats s’exécutent vraiment.
L'Université Grenoble Alpes, un acheteur public de rang mondial
L’UGA est une université de rang mondial. Selon Magalie Bouexel, elle compte 60 000 étudiants et 80 laboratoires, répartis sur un grand campus grenoblois, un campus à Valence et des implantations couvrant cinq départements. Nombre de laboratoires sont multi-tutelles, associés à des organismes de recherche comme le CNRS, l’Inserm ou l’INRIA, ce qui multiplie les prescripteurs. L’établissement figure, d’après elle, dans le top 10 des universités françaises par le volume d’achats.
On y retrouve les familles d’achats classiques du secteur public : moyens généraux, bâtiment, entretien, communication. Mais une spécificité change tout : l’achat de matériel scientifique.
Acheter du matériel scientifique hors normes
C’est la grande singularité de l’achat public universitaire. Les fournisseurs de matériel scientifique approchent directement les enseignants-chercheurs, autour de technologies de pointe, parfois via des partenariats pour développer des outils de recherche. Résultat : des montages contractuels souvent innovants, loin des procédures standardisées.
Les exemples ne manquent pas. Magalie Bouexel évoque un marché d’aimants de très haute technologie qui a demandé deux ans de travail, tant sa rédaction était complexe, ou encore du matériel destiné à prélever des carottes glaciaires à l’autre bout du monde. Autant d’achats qu’un acheteur ne rédige parfois qu’une seule fois dans sa carrière, et qui exigent un vrai travail d’étude de marché et de sourcing pour aller chercher des fournisseurs très spécifiques.
Juristes et acheteurs, deux métiers à faire dialoguer
Dans l’enseignement supérieur, le métier d’acheteur public ne figure même pas dans le référentiel officiel, qui ne connaît que le chargé des achats et des marchés. Pour Magalie Bouexel, la réponse passe par la complémentarité. Elle recrute des juristes sur les postes de chargés de contrats et des profils économiques ou marketing sur les fonctions d’acheteur, car confier un rôle d’acheteur à un pur juriste n’a, selon elle, pas de sens.
Le juriste garantit la procédure et sécurise la clause ; l’acheteur apporte l’étude de marché, l’information économique et la lecture des engagements environnementaux et sociaux, en veillant à ce que les clauses soient réellement opérationnelles. Impossible d’être un couteau suisse parfait dans les deux mondes : un vrai acheteur public devient une denrée rare, et recruter ce profil se fait dans un marché concurrentiel. Face à des grilles de rémunération qui ne rivalisent pas toujours avec le privé, l’UGA mise sur d’autres atouts : le caractère innovant des activités de recherche, la curiosité qu’elles suscitent et la qualité de vie offerte par son environnement.
Faire reconnaître le métier d'acheteur public
Cette reconnaissance est au cœur de l’engagement de Magalie Bouexel, présidente de l’ADASUP, l’association professionnelle des directeurs des achats des universités, qui réunit selon elle une soixantaine de membres. L’association échange, partage et construit en commun, à l’image du projet de référentiel métier du directeur des achats en université, porté jusqu’au ministère par la voie des tutelles et travaillé en inter-université, en groupes de travail et par la formation.
L’ambition dépasse le seul référentiel. L’enjeu est aussi de cartographier le poids achats de l’enseignement supérieur et de la recherche. Pris isolément, chaque établissement pèse de quelques dizaines à plus d’une centaine de millions d’euros ; cumulés, ces montants donnent au secteur une vraie voix face à la Direction des achats de l’État. Un travail d’analyse et de cartographie des dépenses encore largement à professionnaliser.
SPASER, bascule logicielle et conduite du changement
Les défis à venir sont nombreux. Dès 2027, l’université devra assurer le suivi de son SPASER, le schéma de promotion des achats socialement et écologiquement responsables. L’enjeu n’est pas tant d’inscrire des clauses environnementales, déjà présentes dans la quasi-totalité des marchés, que de vérifier leur exécution. Cela suppose d’accompagner les directions exécutantes et de poser des indicateurs de suivi fiables, au service d’achats véritablement responsables.
S’ajoute une bascule logicielle structurante, la migration du système de gestion financière des universités, qui oblige à anticiper le paiement des fournisseurs pour ne pas laisser les TPE et PME en difficulté. Dans ce contexte, le projet de digitalisation des achats mené avec Okaveo a été étendu au-delà de l’UGA pour embarquer ses établissements-composantes, Grenoble INP, Sciences Po Grenoble et l’École nationale supérieure d’architecture de Grenoble. Un chantier de conduite du changement assumé, tant le passage au digital accélère l’accès à l’information et la montée en compétences des équipes.
Économies et pilotage dans un contexte budgétaire tendu
Les financements de l’enseignement supérieur se tendent, et la fonction achats est désormais sollicitée sur les économies. Magalie Bouexel travaille main dans la main avec la direction des finances et la gouvernance, en pleine construction de la lettre de cadrage budgétaire 2027 et du programme pluriannuel d’investissement. L’objectif, inscrit noir sur blanc : une économie de l’ordre de 1,5 % du budget de fonctionnement pour l’ensemble des entités.
Plutôt que de parler de politiques de consommation, elle préfère la notion de plans d’action achats, qui intègrent le numérique responsable ou la réduction des dépenses de communication, et se construisent avec les directions concernées, dont la direction du patrimoine sur les plans de sobriété. Une démarche qui rejoint un principe bien connu des acheteurs et au cœur de la performance achats : le meilleur achat est souvent celui que l’on ne fait pas.
Un conseil pour les futurs acheteurs publics
À celles et ceux qui hésitent à rejoindre l’achat public, et l’enseignement supérieur en particulier, Magalie Bouexel adresse un message simple : rester curieux, savoir prendre des risques et cultiver l’innovation. Dans un univers mouvant, c’est sans doute la plus belle façon de faire grandir une fonction achats et de lui donner, enfin, toute sa place.
Écouter l'épisode:
Pour aller plus loin
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